Le chiffre a circulé dans toute la presse professionnelle au premier trimestre : moins de 10 % des entreprises du bâtiment et des travaux publics utilisent l'intelligence artificielle. On en a tiré la conclusion attendue, celle d'un secteur réfractaire au numérique. C'est une lecture paresseuse. Le chiffre intéressant n'est pas le taux d'adoption. C'est la localisation des usages.
Ce que mesure exactement l'étude
L'Observatoire des métiers du BTP, adossé à l'opérateur de compétences Constructys, a confié au cabinet Plein Sens une étude sur la perception et l'intégration des outils d'intelligence artificielle dans les entreprises du secteur. Elle a été publiée le 10 février 2026, sur la base d'un questionnaire diffusé à 45 000 professionnels et complété intégralement par 621 répondants, majoritairement des chefs d'entreprise, avec seize entretiens qualitatifs en complément.
La répartition des réponses mérite d'être détaillée, parce qu'elle est plus nuancée que le titre de presse. 3 % des entreprises déclarent des technologies d'intelligence artificielle déployées et utilisées, 5 % un déploiement en cours, 36 % un usage envisagé dans le futur, 40 % ni usage ni déploiement, et 16 % ne savent pas répondre.
Ces deux derniers blocs comptent autant que le premier. 40 % d'entreprises qui ne voient pas l'apport, ce n'est pas de la résistance : c'est une absence de cas d'usage démontré dans leur métier. Et 16 % qui ne savent pas dire, c'est la mesure honnête d'un vocabulaire qui n'est pas encore partagé.
Les usages se concentrent sur les fonctions support
Parmi les entreprises qui utilisent effectivement des outils d'intelligence artificielle, l'étude établit que les usages portent à 89 % sur les tâches bureautiques et administratives, et à 72 % sur les activités dites tertiaires, la conception et les travaux d'étude.
Concrètement, la liste est courte et cohérente : rédaction et synthèse documentaire, réponse aux appels d'offres, analyse de mémoires techniques, comparaison d'offres fournisseurs, production de devis, rédaction d'offres d'emploi. L'intelligence artificielle générative s'est installée là où le travail est déjà textuel, déjà numérique, et déjà réalisé devant un écran.
Elle ne s'est pas installée sur les chantiers. Ni dans la planification des travaux, ni dans la gestion des risques, ni dans le suivi d'avancement, qui sont pourtant les domaines où les gains de productivité du secteur se jouent réellement. Le compte rendu de l'Observatoire est direct sur ce point : au-delà des fonctions support, l'intégration dans les métiers en est au stade embryonnaire.
La taille de l'entreprise détermine presque tout
L'échantillon de l'étude est composé à 67 % d'entreprises de 0 à 9 salariés, à 28 % d'entreprises de 10 à 49 salariés et à 5 % de structures de plus de 50 salariés. Cette structure reflète la réalité du secteur, et elle explique une bonne partie du résultat global.
Car l'écart selon la taille est considérable. Chez les entreprises de plus de 50 salariés, 53 % déclarent comprendre ce que recouvre l'intelligence artificielle. Chez celles de 0 à 9 salariés, cette familiarité tombe à 31 %. L'intention suit la même pente : environ la moitié des entreprises de taille moyenne et des grandes entreprises se projettent dans une adoption, contre moins de 30 % des très petites entreprises.
Le taux de « moins de 10 % » est donc surtout le taux des très petites entreprises, qui constituent l'essentiel du tissu. Pour une entreprise de plus de 50 salariés, la question n'est plus de savoir si le sujet existe. Elle est de savoir qui l'organise.
Une mesure indépendante confirme l'ordre de grandeur sans le contredire. L'Insee, dans son enquête sur les technologies de l'information et de la communication publiée en juillet 2026, mesure que 10 % des entreprises de la construction de 10 salariés ou plus utilisent au moins une technologie d'intelligence artificielle, contre 18 % toutes activités marchandes confondues. Deux méthodes différentes, deux périmètres différents, un même écart d'environ huit points avec la moyenne nationale.
L'intelligence artificielle est entrée dans le BTP par la porte du bureau. Elle n'en sortira pas toute seule : aucun outil ne traverse spontanément la frontière entre l'administratif et le chantier.
Olivier Indovino, IARH Consulting
Deux obstacles structurels, nommés par l'étude elle-même
L'Observatoire formule cinq axes de recommandations en conclusion de ses travaux. Deux d'entre eux décrivent des obstacles de nature structurelle, c'est-à-dire des obstacles qu'aucune entreprise ne lèvera seule par l'achat d'un logiciel.
Le premier est la formation. L'étude recommande de structurer une offre de formation lisible, en intégrant l'intelligence artificielle dans les formations métiers. Le constat sous-jacent est sévère : lors de la table ronde de l'Observatoire, les intervenants ont relevé l'absence de formations spécifiques au BTP sur ce sujet, et exprimé la crainte que l'appareil de formation du secteur prenne du retard. Un compagnon ou un conducteur de travaux n'a aujourd'hui aucun parcours identifiable qui traite de l'intelligence artificielle appliquée à son métier.
Le second est la donnée. L'étude recommande d'organiser et de fiabiliser la donnée, qu'elle présente comme une condition essentielle de la qualité des résultats produits. C'est l'obstacle le plus sous-estimé du secteur. Une entreprise du BTP produit des données abondantes, réparties entre le logiciel de gestion, les tableurs de chiffrage, les rapports de chantier et les échanges de messagerie. Elles sont rarement structurées, rarement historisées, et presque jamais réutilisables telles quelles. Sans ce socle, un usage restera toujours ponctuel et individuel.
Les trois autres axes recommandés portent sur le développement de la culture numérique, la sécurisation des usages et la coordination sectorielle. Aucun des cinq n'est un axe technologique.
Ce que cette cartographie dit à un dirigeant
Elle dit d'abord que le sujet est plus avancé qu'il n'y paraît. Une entreprise dont les fonctions support utilisent déjà l'intelligence artificielle à 89 % pour la bureautique n'est pas une entreprise qui commence. C'est une entreprise dont les usages sont installés, non cartographiés et non encadrés.
Elle dit ensuite où se trouve la valeur non captée. Les fonctions support représentent une part limitée des coûts d'une entreprise du BTP. Tant que les usages restent confinés au bureau, le retour sur investissement reste marginal, ce qui alimente en retour l'idée que le sujet n'en vaut pas la peine.
Elle dit enfin que le passage à l'échelle suppose deux décisions préalables, et deux seulement : un plan de compétences qui traite le sujet dans les métiers plutôt qu'en formation générique, et une remise en ordre de la donnée d'exploitation. Chez un groupe de BTP régional de 400 personnes, ces deux chantiers ont pris 18 mois. Ils ont produit davantage que 3 années d'expérimentation d'outils.
Établir cette cartographie chez vous, mesurer ce qui est déjà utilisé sans cadre et identifier les deux ou trois usages qui méritent de franchir la frontière du chantier, c'est l'objet d'un diagnostic dirigeant.