Industrie & BTP · Tribune

Dans le BTP, le dirigeant pilote l'IA seul. C'est ça, le problème.

Couverture IARH Consulting : un bureau de chantier clair, une seule chaise occupée devant un écran, le reste de la table vide.
Visuel IARH Consulting : une décision qui ne circule pas. Illustration générée par intelligence artificielle.

Tribune : une prise de parole signée, sur un constat que je rencontre chez presque tous les dirigeants du BTP que je reçois. La cartographie détaillée des usages fait l'objet d'une analyse distincte, « Où les entreprises du BTP utilisent vraiment l'IA ».

On me demande souvent pourquoi le BTP est en retard sur l'intelligence artificielle. La question est mal posée. Le BTP n'est pas en retard : il est seul.

L'étude de l'Observatoire des métiers du BTP, réalisée par le cabinet Plein Sens auprès de 621 répondants et publiée le 10 février 2026, contient un chiffre que peu de commentateurs ont relevé. Dans 73 % des cas, c'est le dirigeant lui-même qui pilote les premiers usages de l'intelligence artificielle dans son entreprise, souvent de manière isolée.

Presque 3 entreprises sur 4. Le patron, devant son écran, le soir.

Ce que ce chiffre dit vraiment

On peut le lire comme une bonne nouvelle. Le dirigeant s'implique, il ne délègue pas, il teste lui-même. Dans une entreprise de trente compagnons, c'est même la seule façon de commencer.

Je le lis autrement. Quand le dirigeant est le seul utilisateur, l'intelligence artificielle n'est pas entrée dans l'entreprise. Elle est entrée dans le bureau du dirigeant. Ce n'est pas la même chose, et la différence se paie plus tard.

Un usage porté par une seule personne ne produit ni règle, ni méthode, ni compétence transmissible. Il ne survit pas à une semaine d'absence. Il ne descend jamais jusqu'au conducteur de travaux, encore moins jusqu'au chantier. Et le jour où le dirigeant passe la main, tout s'arrête, parce que rien n'a jamais été écrit.

Illustration IARH Consulting : sur un chantier au crépuscule, un dirigeant seul devant une table de plans, les autres sièges vides.
La décision se prend seule, et c'est bien le problème : illustration générée par intelligence artificielle.

Le vrai retard n'est pas celui qu'on croit

Les chiffres d'adoption sont connus et ils sont sévères. La même étude établit que moins de 10 % des entreprises du BTP utilisent l'intelligence artificielle, avec 3 % de déploiement effectif et 5 % de déploiement en cours. Le baromètre France Num 2025 de la Direction générale des entreprises, publié en septembre 2025 sur un échantillon de 11 021 entreprises, situe le bâtiment et la construction à 15 % d'usage de l'intelligence artificielle contre 26 % tous secteurs confondus.

On en conclut trop vite que le secteur résiste à la technologie. C'est faux, et l'histoire récente le prouve. Le BTP a intégré la maquette numérique, les tablettes sur chantier, la signature électronique des situations de travaux et la dématérialisation des appels d'offres. Un secteur qui a fait cela n'a pas peur des outils.

Ce qu'il n'a pas fait, c'est organiser l'apprentissage collectif de celui-ci.

Le chiffre qui devrait vous arrêter

Il y en a un autre, dans la même étude, et celui-là est le plus dur. 43,5 % des répondants déclarent n'avoir jamais utilisé eux-mêmes un outil d'intelligence artificielle grand public, du type de ceux que leurs enfants manipulent quotidiennement.

Je ne le dis pas pour accabler qui que ce soit. Je le dis parce que la conséquence est mécanique. Un dirigeant qui n'a jamais essayé ne peut pas arbitrer. Il ne sait pas ce que l'outil fait bien, ce qu'il invente, ce qu'il coûte, ni ce qu'il expose. Il ne peut donc ni autoriser, ni interdire, ni encadrer. Il subit ce que ses équipes font déjà sans lui, sur leurs téléphones personnels, avec les pièces du marché en cours.

Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit. Dans une entreprise où la direction n'a pas tranché, l'intelligence artificielle est déjà présente. Simplement, elle est présente sans règle.

Le dirigeant qui pilote seul ne protège pas son entreprise du risque. Il concentre le risque sur une seule personne, et cette personne, c'est lui.

Olivier Indovino, IARH Consulting

Ce que j'attends d'un dirigeant du BTP

Deux choses, et aucune n'est technique.

La première est un engagement personnel. Pas une délégation au fils qui s'y connaît, ni au bureau d'études, ni au prestataire informatique. Le dirigeant essaie lui-même, pendant un mois, sur ses propres dossiers. Un mémoire technique, une réponse à appel d'offres, un compte rendu de réunion de chantier. Il n'a besoin de personne pour cela, et il ne peut décider de rien sans l'avoir fait.

La seconde est une décision de transmission. À qui je donne le droit d'utiliser ces outils, sur quels documents, avec quelles pièces interdites, et qui vérifie. Trois lignes suffisent. Elles n'existent presque nulle part, et leur absence est exactement ce qui bloque le passage du bureau au chantier.

Dans un groupe de BTP régional de 400 personnes, ce que j'ai vu produire un effet n'était pas un outil. C'était une note d'une page, signée du président, distribuée aux conducteurs de travaux, qui disait ce qui était autorisé et ce qui ne l'était pas. Le mois suivant, les usages sont sortis du bureau de direction pour la première fois.

Le secteur n'a pas un problème d'accès à l'intelligence artificielle. Il a un problème de gouvernance et de pédagogie interne, et ces deux sujets appartiennent au dirigeant. Personne d'autre dans une entreprise du BTP n'a la légitimité pour poser une règle d'usage et l'expliquer aux équipes.

Sortir de l'usage solitaire pour poser un cadre transmissible, c'est précisément ce qu'un diagnostic dirigeant permet d'établir : ce que vous pouvez autoriser, à qui, et sous quel contrôle.

Sources citées dans l'article

  • Observatoire des métiers du BTP et Constructys, « Étude sur la perception et l'intégration des outils d'intelligence artificielle dans les entreprises du BTP », réalisée par le cabinet Plein Sens, publiée le 10 février 2026, questionnaire en ligne auprès de 621 répondants (enquête menée du 21 janvier au 21 février 2025) — 73 % des premiers usages pilotés par le dirigeant lui-même, moins de 10 % d'usage, 3 % de déploiement effectif, 43,5 % n'ayant jamais utilisé un outil d'IA grand public : metiers-btp.fr
  • Rapport complet de l'étude (80 pages), Observatoire des métiers du BTP, février 2026 : metiers-btp.fr (PDF)
  • Direction générale des entreprises, « Baromètre France Num 2025 », publié en septembre 2025, enquête réalisée par le CRÉDOC auprès de 11 021 entreprises de 0 à 249 salariés — 26 % d'usage de l'IA tous secteurs, 15 % dans le bâtiment et la construction : francenum.gouv.fr

Lire l'analyse : où les entreprises du BTP utilisent vraiment l'IA

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