Depuis 2024, le retard de l'entreprise française sur l'intelligence artificielle se raconte comme un retard d'usage : les gens n'auraient pas encore adopté les outils. Les enquêtes auprès des salariés disent l'inverse depuis longtemps, mais elles émanent de cabinets d'étude, souvent d'éditeurs, et un comité de direction peut les tenir pour intéressées.
Le 28 avril 2026, une source d'une autre nature a rendu le même verdict. La Délégation aux entreprises du Sénat a adopté un rapport d'information de 200 pages, « L'entreprise 5.0 : impact de l'IA sur les entreprises », rédigé par les sénateurs Damien Michallet et Laurence Garnier après auditions. Ce n'est pas une enquête déclarative de plus. C'est un corps de contrôle qui décrit ce qu'il a vu, et il ne regarde pas les salariés : il regarde les directions.
Deux chiffres qui ne mesurent pas la même chose, et c'est tout le sujet
Le rapport reprend deux mesures qu'il place côte à côte, et leur écart dit l'essentiel.
D'un côté, l'usage individuel. Selon une étude de janvier 2026 citée par les rapporteurs, 86 % des salariés utilisent désormais des outils d'IA au moins une fois par semaine pour des tâches liées à leur travail. Près d'un sur deux, 49 %, le fait avec des outils que son employeur n'a pas approuvés, et parmi ceux-là, 58 % passent par des versions gratuites. Un tiers a déjà partagé des recherches ou des jeux de données de l'entreprise sur un outil non autorisé.
De l'autre, l'adoption organisationnelle. Citant la Cour des comptes, le rapport relève que 7 % seulement des entreprises de plus de 10 salariés utilisent une solution d'IA spécifique à leurs besoins, pour un objectif public de 20 % en 2030.
Ces deux nombres ne comptent pas la même chose : l'un mesure des personnes qui se servent d'un outil grand public, l'autre des organisations qui ont déployé un système conçu pour elles. Les rapporteurs ne les confondent pas. Ils les juxtaposent, et c'est précisément la juxtaposition qui décrit la situation : l'IA est entrée dans les entreprises françaises par les salariés, pas par les directions. Le rapport nomme cette entrée par un mot qu'il emprunte aux directions informatiques : le « shadow IA », dont il écrit qu'il « croît plus rapidement que la formation des dirigeants d'entreprise à l'IA ».
Ce que le Sénat désigne comme le point faible
Le rapport ne s'arrête pas au constat. Dans sa synthèse, il nomme ce qu'il appelle « notre point faible : le manque de formation dans l'éducation et dans les entreprises ».
Le chiffre qu'il retient vient d'une étude de l'Université de Melbourne de 2025 : 76 % des Français déclarent n'avoir reçu aucune formation à l'IA, contre 61 % en moyenne mondiale, ce qui place la France au 40e rang sur 47 pays évalués. Et le rapport y ajoute un lien de cause que les comités de direction sous-estiment : ce manque de formation est corrélé au manque de confiance dans l'IA, « très présent chez les salariés français ».
Il s'appuie enfin sur la Cour des comptes, dans un rapport du 19 novembre 2025, dont il cite le constat « sans appel » : le retard pris en matière d'adaptation à l'IA de l'ensemble des formations initiales et continues n'a pas été rattrapé.
Quand 86 % des salariés utilisent un outil que 7 % des entreprises ont décidé, le sujet n'est pas l'adoption. C'est le fait que la décision a été prise, et qu'elle ne l'a pas été par la direction.
Olivier Indovino, IARH Consulting
Ce qu'un dirigeant doit lire dans un rapport parlementaire
Un rapport du Sénat n'oblige à rien. Sa valeur pour un comité de direction est ailleurs : il fixe la manière dont le sujet sera lu par ceux qui n'en sont pas spécialistes, à commencer par les administrateurs, les partenaires sociaux et les financeurs.
Deux de ses recommandations parlent directement à l'entreprise. La première demande d'inclure l'IA dans le champ des négociations annuelles obligatoires et d'élaborer des chartes sur son utilisation. La seconde confie aux chambres de commerce et d'industrie l'accompagnement des petites et moyennes entreprises dans l'appropriation de l'IA, avec des moyens à la hauteur : le rapport compte 159 000 PME et 4,3 millions de TPE concernées.
La première recommandation mérite qu'on s'y arrête. Inscrire l'IA dans la négociation annuelle, c'est dire que l'usage des outils par les salariés n'est plus un sujet informatique ni un sujet individuel : c'est un sujet de relations sociales, qui se discute avec les représentants du personnel. Une entreprise dont 49 % des salariés utilisent des outils non approuvés a déjà, de fait, une pratique collective de l'IA. Ce que le Sénat propose, c'est de la nommer avant qu'elle ne se nomme toute seule, à l'occasion d'un incident.
Trois questions, avant la prochaine réunion du comité
Combien de nos salariés utilisent aujourd'hui un outil d'IA dans leur travail, et avec quel compte ? La réponse n'est pas dans le système d'information. Elle est dans une mesure qu'il faut faire, sans sanction attachée, sinon elle sera fausse.
Quelle voie officielle proposons-nous qui soit au moins aussi commode que celle qu'ils ont trouvée seuls ? Interdire ne supprime pas l'usage, cela supprime sa trace.
Et que dirons-nous aux représentants du personnel le jour où ils poseront la question, maintenant que le Sénat leur a indiqué qu'elle relève de la négociation ?
Ces trois questions ne demandent aucune technologie. Elles demandent une décision, et le rapport du Sénat vient de dire, à sa manière, qu'elle est en retard. C'est l'objet d'un diagnostic dirigeant.