« Le donneur d'ordres », épisode 6. Une série où je raconte, domaine par domaine, ce que je délègue à l'intelligence artificielle dans mes propres entreprises, ce que cela coûte réellement, et ce que je ne déléguerai pas. L'IA exécute. Le donneur d'ordres décide. L'épisode précédent : « Je ne rédige plus mes livrables seul ».
Je n'ai plus de veille à faire. Pour être honnête, je ne la faisais pas. Comme tout le monde, j'avais des lettres d'information non lues, des articles mis de côté pour un dimanche qui n'arrivait jamais, et la vague impression désagréable de passer à côté de quelque chose.
Depuis quelques semaines, cette impression a disparu. Ce qui l'a remplacée est plus intéressant, et cet épisode raconte surtout ce sur quoi la machine s'est trompée.
Ce qu'elle fait vraiment
Chaque lundi à 7 heures, la veille se lance toute seule sur mon poste. Elle balaie mes cinq thèmes éditoriaux, écarte ce qui ressemble à une idée déjà en réserve, écarte aussi ce qui a déjà été publié, puis dépose trois à cinq idées, chacune adossée à des sources que je peux ouvrir moi-même.
Une heure plus tard, un courriel de pilotage me les présente. J'arbitre depuis mon téléphone, souvent avant le premier rendez-vous : retenu, écarté, à mûrir. Elle ne rédige rien. Elle ne publie rien. Elle repère et elle propose, et c'est déjà considérable : la veille n'est plus un projet que je repousse, c'est une matière première qui arrive.
Trois erreurs en un mois. Soyons honnêtes.
Le récit à la mode s'arrête au rendez-vous du lundi matin. Le mien s'arrête sur trois erreurs, parce que ce sont elles qui ont fabriqué la méthode.
La première : une échéance réglementaire, reprise d'un blog spécialisé, s'est révélée introuvable dans les textes officiels. Elle n'existait nulle part ailleurs que dans l'article qui la citait. L'idée a été écartée avant d'être écrite, ce qui est la bonne nouvelle. La mauvaise, c'est qu'elle était parfaitement crédible.
La deuxième est plus troublante. Un rapport relayé par un blog de veille attribuait une étude au mauvais éditeur : 2 sociétés aux noms voisins, deux études différentes, fusionnées en une seule affirmation propre et bien tournée. En remontant à la source, on découvre au passage que le blog en question reconnaissait lui-même travailler sur des données extrapolées. La vérification a rétabli la bonne origine. J'insiste sur le mécanisme, parce qu'il est le vrai sujet : l'erreur ne venait pas de l'IA. Elle venait du relais humain qu'elle avait lu. La machine avait scrupuleusement recopié une confusion existante, et l'avait rendue plus convaincante en la reformulant proprement.
La troisième est simplement comique. Une fiche a été déposée deux fois, par maladresse de la mécanique. J'ai donc arbitré deux fois la même idée, sans m'en apercevoir immédiatement. La machine est infatigable ; elle n'est pas attentive.
De ces trois épisodes est sortie une règle devenue non négociable : source primaire ou rien. On remonte à l'institution, au règlement, à l'étude d'origine. On ne s'arrête jamais au relais, même quand le relais est sérieux, même quand il est cité partout. Cette règle ne rend pas la veille plus rapide. Elle la rend publiable.
Ce que je garde
La direction éditoriale. Ce qui mérite d'être dit ne se déduit pas de ce qui vient de paraître. Une actualité chaude sur un sujet que je ne traite pas reste une actualité que je ne traite pas, et une idée tiède sur un sujet où j'ai quelque chose à dire vaut mieux qu'un sujet brûlant où je n'ai rien à ajouter.
Et le doute. C'est la compétence qui a le plus gagné en valeur ces deux dernières années, et personne n'en parle. Quand la production de texte devient gratuite, ce qui devient cher, c'est la capacité à demander : d'où sort ce chiffre ? Qui l'a produit ? Est-ce que je peux ouvrir le document d'origine ? Une IA qui se trompe avec aplomb ne se distingue d'une IA qui a raison que sur ce point-là. Le doute n'est pas un frein à la vitesse. C'est la seule chose qui rende la vitesse utilisable.
À l'échelle d'une entreprise
Transposez à une direction générale. La veille automatisée arrive partout, souvent par la petite porte : un outil que quelqu'un a branché, une note hebdomadaire qui circule, un résumé de marché qu'on lit dans le train. Ces documents finissent dans des présentations, puis dans des décisions d'investissement.
La question à trancher n'est pas « faut-il automatiser la veille ? », elle est déjà tranchée par les usages. Elle est : à partir de quel niveau de source acceptons-nous qu'un chiffre entre dans une décision ? Une organisation qui ne sait pas répondre finira par arbitrer un investissement sur une donnée extrapolée par un blog, recopiée par une machine, et présentée en comité avec une jolie mise en forme. Ce n'est pas une hypothèse d'école. C'est ce qui a failli m'arriver, à mon échelle, en un mois.
Oui, l'IA a remplacé ma veille. Elle n'a pas remplacé le donneur d'ordres. Elle lui a laissé le seul travail qui compte : douter avant de publier.
Les compteurs
Le relevé honnête de l'épisode, chiffres réels :
- Une veille automatique par semaine, le lundi à 7 heures, exécutée sur mon poste, sur cinq thèmes éditoriaux.
- Trois à cinq idées déposées à chaque passage, chacune adossée à des sources ouvrables.
- Double dédoublonnage : contre les idées déjà en réserve et contre les articles déjà publiés.
- Courriel de pilotage une heure plus tard, arbitrage à trois issues : retenu, écarté, à mûrir.
- Erreur numéro un : une échéance réglementaire introuvable dans les textes officiels. Idée écartée avant rédaction.
- Erreur numéro deux : une étude attribuée au mauvais éditeur par un blog de veille, 2 sociétés aux noms voisins et deux études fusionnées en une. Source d'origine rétablie par vérification.
- Erreur numéro trois : une fiche déposée deux fois, par maladresse de la mécanique.
- Articles rédigés par la veille : zéro. Articles publiés par elle : zéro. Elle repère, elle ne parle pas.
- Coût : des abonnements mensuels en offre grand public, aucune plateforme de veille payante.
- Outils utilisés ce trimestre : Claude (Anthropic) pour la veille et le dédoublonnage, Airtable pour la réserve d'idées, Make pour le courriel de pilotage. Des choix révisables, pas des allégeances.