« Le donneur d'ordres », épisode 5. Une série où je raconte, domaine par domaine, ce que je délègue à l'intelligence artificielle dans mes propres entreprises, ce que cela coûte réellement, et ce que je ne déléguerai pas. L'IA exécute. Le donneur d'ordres décide. L'épisode précédent : « Je ne trie plus ma messagerie ».
Le mot important de ce titre n'est pas « rédige ». C'est « seul ». Pour être honnête, un livre blanc de 29 pages, je ne l'aurais pas écrit. Pas faute d'avoir la thèse : faute d'avoir les soirées. Un indépendant en mission n'écrit pas de long format, il en parle pendant 2 ans.
Celui-ci est paru le 22 juillet 2026, il porte sur la souveraineté des données à l'ère de l'IA, et chacune de ses affirmations renvoie à une source que le lecteur peut aller vérifier lui-même.
Ce qu'elle fait vraiment
L'IA tient la plume. Je tiens le cap. Concrètement : je pose la structure, je fixe la thèse, j'impose la voix jusqu'à la ponctuation, et j'arbitre le fond section par section. Elle rédige, elle met en forme, elle produit le document final. Ce qui prenait des semaines de rédaction tient désormais dans quelques journées de conception et de relecture.
Une règle domine toutes les autres : aucun chiffre sans source opposable. Quand la donnée manque, on n'écrit pas un ordre de grandeur plausible : on écrit un repère explicite, visible, qui restera là tant que la source n'est pas trouvée. Un livre blanc n'a qu'un seul actif, sa crédibilité, et il se dépense en une phrase mal sourcée. Les sources de celui-ci sont arrêtées à la date de publication, et c'est écrit noir sur blanc dans le document.
Pas d'un seul jet. Soyons honnêtes.
Le récit à la mode s'arrête sur le prodige : un document professionnel produit en une conversation. Le mien continue jusqu'aux impasses, et elles sont d'un prosaïsme réjouissant.
Premier mur : les documents de traitement de texte générés par la voie moderne, celle que tout le monde recommande, étaient refusés à l'ouverture par le logiciel de bureautique de mon Mac. Fichier valide, format annoncé conforme, ouverture impossible. Il a fallu produire le document autrement, par une conversion native du système, pour qu'il s'ouvre enfin. Deux soirées perdues sur un obstacle dont aucun article enthousiaste ne parle jamais.
Second mur, plus spectaculaire : un PDF imprimé qui sort de l'imprimante avec ses cadres, ses fonds de couleur, ses filets, et pas une lettre de texte. Des pages entières de mise en page vide. La cause tient dans le choix des polices : certaines s'embarquent dans un format que le pilote d'impression ne restitue pas. Depuis, tout document destiné au papier utilise des polices libres, embarquées dans un format qui s'imprime. La leçon est constante d'un épisode à l'autre : « c'est produit » ne veut pas dire « c'est livrable ». Tant que je n'ai pas la page entre les mains, la mission n'est pas terminée.
Ce que je garde
La thèse. Personne ne peut avoir une opinion à ma place, et un livre blanc sans opinion n'est qu'une revue de presse coûteuse.
La voix. Elle se surveille phrase à phrase : le mot français plutôt que l'anglicisme, la formule sobre plutôt que la promesse, l'exemple de terrain plutôt que la théorie. Un texte qui sent la machine perd son lecteur avant sa deuxième page.
La véracité. Je remonte aux sources moi-même quand l'affirmation engage. C'est le travail le moins gratifiant du processus, et c'est celui que je ne déléguerai jamais.
Et la signature. Un document qui porte mon nom et le nom de ma société est un document dont je réponds, y compris de sa dernière note de bas de page. Les propriétés du fichier sont d'ailleurs remplies systématiquement, titre, auteur, société : un détail administratif, et la trace la plus élémentaire de qui répond du contenu.
À l'échelle d'une entreprise
Transposez à une direction qui produit des livrables : rapports, notes d'analyse, propositions, documents de référence. Le sujet n'est pas de rédiger plus vite. Cette capacité est désormais accessible à tout le monde, y compris à vos concurrents, et elle ne différencie personne.
Le sujet est la chaîne de responsabilité du contenu : qui décide de la thèse, qui vérifie les sources, qui relit avant diffusion, et qui répond du document une fois qu'il circule. Un document produit par une IA et diffusé sans relecture engage l'entreprise exactement comme s'il avait été écrit à la main. Aucun tribunal, aucun client, aucun régulateur n'acceptera jamais l'argument de l'outil. Une direction qui déploie l'IA dans sa production documentaire sans avoir nommé le relecteur n'a pas gagné en productivité. Elle a industrialisé sa signature.
Oui, l'IA a remplacé mon rédacteur. Elle n'a pas remplacé le donneur d'ordres. Elle écrit le texte ; c'est lui qui le signe, et la signature engage.
Les compteurs
Le relevé honnête de l'épisode, chiffres réels :
- Un livre blanc de 29 pages sur la souveraineté des données à l'ère de l'IA, publié le 22 juillet 2026.
- Sources arrêtées à la date de publication, mention explicite dans le document. Chaque affirmation référencée.
- Chiffres écrits sans source opposable : zéro. Quand la donnée manque, un repère explicite reste dans le texte jusqu'à ce qu'elle soit trouvée.
- Impasse technique numéro un : documents de traitement de texte générés par la voie moderne et refusés à l'ouverture. Contournés par une conversion native du système.
- Impasse technique numéro deux : PDF imprimés avec les cadres et les fonds, mais sans le texte. Cause identifiée dans le format d'embarquement des polices, réglée par des polices libres.
- Propriétés de document renseignées : systématiquement. Titre, objet, auteur, société, catégorie.
- Coût : des abonnements mensuels en offre grand public, et deux soirées passées sur un problème de police de caractères.
- Outils utilisés ce trimestre : Claude (Anthropic) pour la rédaction et la mise en forme, la suite bureautique du poste pour la finalisation. Des choix révisables, pas des allégeances.