On explique volontiers que l'intelligence artificielle appliquée à la sécurité des chantiers relève encore du laboratoire, et qu'il faudra attendre que la technologie mûrisse. Cette explication est confortable, parce qu'elle repousse la décision. Elle ne résiste pas à l'examen : les dispositifs existent, ils sont documentés par les organismes de prévention eux-mêmes, et ce sont les entreprises qui ne les mettent pas à l'ordre du jour.
L'ordre de grandeur du problème
Selon le rapport annuel de l'Assurance Maladie sur les risques professionnels, publié le 13 décembre 2024 pour l'exercice 2023, le secteur du bâtiment et des travaux publics a enregistré 76 758 accidents du travail en premier règlement, contre 80 241 l'année précédente. Ces accidents ont causé 149 décès, en baisse de 11,3 % sur un an.
La tendance est donc favorable, et il serait malhonnête de ne pas le dire. Elle laisse néanmoins le BTP au deuxième rang des secteurs les plus meurtriers de France, derrière le transport, avec un effectif inférieur. Les chutes de hauteur et de plain-pied représentent 27 % des accidents et 22 % des décès. Les manutentions manuelles sont impliquées dans près de la moitié des accidents.
Ces trois causes ont une propriété commune. Elles sont visuellement identifiables sur un chantier, en temps réel, par quelqu'un qui regarde au bon endroit au bon moment. C'est précisément la définition de ce que la vision par ordinateur sait faire.
Les dispositifs existent, et ils sont décrits par les préventeurs
L'Institut national de recherche et de sécurité, l'INRS, a publié un travail de fond sur l'intelligence artificielle au service de la santé et de la sécurité au travail. Il y distingue deux familles de dispositifs : les systèmes de surveillance de la scène de travail, capables de déclencher une alerte avant la survenue d'un phénomène dangereux, et les équipements portés qui mesurent des données du travailleur lui-même. Le document décrit des solutions de reconnaissance visuelle reliées aux caméras existantes, capables de détecter le défaut de port des équipements de protection individuelle, la présence d'un opérateur dans une zone interdite, ou des situations dangereuses comme un matériel mal rangé.
Ce n'est pas une projection. La revue Travail & Sécurité, éditée par l'INRS, a documenté un dispositif expérimenté depuis l'automne 2024 sur un chantier français : un boîtier fixé au crochet de la grue, équipé d'un appareil photo, d'une puce de géolocalisation et d'un capteur de poids, qui prend une vue plongeante du chantier toutes les 50 secondes dès qu'une charge est détectée. Les clichés sont interprétés par un système capable de reconnaître une douzaine de types de risques. Le chef de chantier reçoit un rapport quotidien et décide des mesures correctives.
D'autres organismes de contrôle technique proposent des dispositifs comparables, avec anonymisation automatique des visages pour éviter de transformer la prévention en surveillance. La maturité technique n'est plus la question ouverte.
Pendant ce temps, les entreprises font des devis
L'étude de l'Observatoire des métiers du BTP, conduite par le cabinet Plein Sens auprès de 621 répondants et publiée le 10 février 2026, montre où l'intelligence artificielle est réellement entrée dans les entreprises du secteur. À 89 % dans les tâches bureautiques et administratives. À 72 % dans la conception et les travaux d'étude.
Autrement dit : dans les bureaux. Là où l'on rédige des mémoires techniques, où l'on répond à des appels d'offres, où l'on synthétise des comptes rendus. Pas là où l'on se blesse.
Ce décalage n'a rien d'un hasard. L'usage administratif se décide seul, s'installe en une semaine et ne coûte presque rien. Un dispositif de prévention par vision par ordinateur suppose un investissement, une consultation du comité social et économique, une analyse d'impact au titre du règlement général sur la protection des données, une position claire sur ce que l'on filme et ce que l'on conserve, et une explication aux compagnons. Ce n'est pas plus difficile techniquement. C'est infiniment plus difficile à décider.
Même le plan de la profession place l'IA ailleurs
L'Organisme professionnel de prévention du bâtiment et des travaux publics, l'OPPBTP, a présenté le 28 avril 2026 son plan stratégique Horizon 2030, adopté par le Conseil du Comité national le 3 décembre 2025. Ce plan fixe cinq priorités pour 5 ans, autour de la culture de prévention, de l'accompagnement des très petites entreprises, du développement des compétences, de la mobilisation de la chaîne de construction et du renforcement de l'expertise technique sur les accidents graves.
L'intelligence artificielle y figure. Le plan indique que ses apports possibles continueront à être étudiés, expérimentés et mis en œuvre le cas échéant, dans un objectif de meilleur service aux entreprises et de productivité interne.
Lisez bien la formulation. L'organisme de référence de la prévention du secteur envisage l'intelligence artificielle comme un levier de service et de productivité pour lui-même, et non comme un dispositif de prévention sur les chantiers. Quand l'institution la mieux placée pour porter le sujet ne le porte pas, on comprend pourquoi il ne remonte jamais à l'ordre du jour d'un comité de direction d'entreprise.
La technologie qui détecte un défaut d'équipement de protection existe depuis des années. Ce qui manque, c'est une direction générale qui inscrive le sujet à l'ordre du jour et accepte d'en assumer les conséquences sociales.
Olivier Indovino, IARH Consulting
Un frein décisionnel, pas technologique
Les objections que j'entends en entretien sont toujours les mêmes, et elles sont légitimes. Filmer un chantier, c'est filmer des gens. Les représentants du personnel vont s'y opposer. Le sous-traitant refusera. Et si l'alerte n'arrive pas, notre responsabilité sera engagée davantage qu'avant.
Chacune de ces objections est une vraie question de gouvernance, et aucune n'est une raison de ne pas trancher. Elles appellent des réponses écrites : sur la finalité déclarée du dispositif, sur la durée de conservation, sur l'anonymisation, sur l'interdiction formelle d'un usage disciplinaire, sur la place du comité social et économique en amont plutôt qu'en aval. Ces réponses existent, elles ont été construites ailleurs, et elles supposent un arbitrage de direction générale.
Chez un groupe de BTP régional de 600 personnes, la conversation ne portait jamais sur la performance des algorithmes. Elle portait sur une seule question : qui assume, devant les équipes, la décision de regarder autrement. Tant que cette question reste sans titulaire, le sujet ne sort pas de la note d'intention.
Il y a une dernière raison de s'en occuper maintenant. Un système d'intelligence artificielle utilisé pour surveiller des situations de travail relève de l'annexe III du règlement européen sur l'intelligence artificielle, l'AI Act (emploi et gestion des travailleurs compris), dont les obligations pour ces systèmes s'appliquent à compter du 2 décembre 2027 (règlement UE 2026/1744). Une entreprise qui décidera dans l'urgence, sous la pression d'un accident grave, décidera dans le pire contexte possible.
Situer ce sujet dans votre organisation, identifier qui doit l'arbitrer et sous quelles conditions il devient tenable, c'est l'objet d'un diagnostic dirigeant.