La Direction générale du Trésor a publié en juin sa première synthèse sur les effets de l'intelligence artificielle sur l'emploi. Douze pages, quatre auteurs, aucune prophétie. C'est précisément ce qui la rend utile à un dirigeant, et c'est aussi pourquoi elle a été peu commentée : elle ne donne raison à personne.
Ce que la note établit : rien, pour l'instant
Les études empiriques les plus récentes n'identifient pas d'effet agrégé significatif de l'IA sur l'emploi. Le tableau qui recense ces travaux aligne des résultats nuls ou légèrement positifs, sur les États-Unis, le Royaume-Uni, l'Europe, l'Allemagne et l'Australie.
Deux raisons à cela, et elles ne sont pas rassurantes de la même façon. La diffusion reste partielle : environ 20 % des entreprises de l'Union européenne avaient adopté l'IA en 2025. Et les mécanismes se compensent : au sein d'un même secteur, les entreprises qui adoptent l'IA gagnent en activité et créent plus d'emplois qu'elles n'en détruisent, souvent au détriment de leurs concurrentes qui n'adoptent pas.
Retenez cette dernière phrase. Elle ne dit pas que l'IA ne détruit pas d'emplois. Elle dit que les emplois détruits ne le sont pas chez celui qui adopte.
La fourchette qu'il faut savoir manier
Sur la part des emplois potentiellement exposés, les estimations disponibles vont de 5 % à 60 %. Une fourchette de un à douze n'est pas une prévision, c'est l'aveu qu'on ne sait pas mesurer. Le Trésor le reconnaît explicitement et détaille pourquoi : les indices d'exposition diffèrent d'une étude à l'autre pour les mêmes métiers.
Sur la France, la note retient une estimation plus resserrée : 3,8 % du contenu du travail serait actuellement à risque d'automatisation par l'IA générative, et jusqu'à 16,3 % dans les 2 à 5 ans suivant sa publication.
Une précision, en note de bas de page, mérite d'être remontée en gras dans toute présentation interne : cet indicateur mesure la part des tâches potentiellement automatisables, pondérée par le volume d'emploi de chaque métier. Il ne mesure pas la part des emplois menacés de suppression. Confondre les deux, c'est transformer une statistique de contenu du travail en plan social. Cela arrivera dans des réunions cette année ; que ce ne soit pas dans la vôtre.
Le retournement que les dirigeants n'ont pas anticipé
Les révolutions techniques précédentes exposaient d'abord les métiers peu qualifiés. Celle-ci fait l'inverse. Les tâches cognitives, traitement de l'information et raisonnements analytiques, sont les plus exposées. Les tâches physiques le sont peu, faute de robotique à la hauteur. Les tâches relationnelles occupent une position intermédiaire.
Conséquence directe : les professions les plus exposées se trouvent dans la finance, l'assurance, l'informatique et l'édition. Ce sont des cadres, souvent bien payés, souvent proches de la direction. Une organisation qui a construit son plan de formation autour de l'idée que l'IA menace le bas de la pyramide s'est trompée de cible.
Le chiffre le plus gênant de la note
Aux États-Unis, en 2025, les suppressions de postes attribuées à l'IA représentent entre 4,5 % et 6,2 % des licenciements annoncés. Mais le Trésor pointe un phénomène qu'il nomme la labellisation : l'IA sert de justification à des décisions motivées en réalité par des difficultés structurelles ou des ajustements d'effectifs post-Covid. Une enquête menée auprès d'un millier de dirigeants américains rapporte que 59 % d'entre eux admettent invoquer l'IA pour expliquer des gels d'embauche.
Ce constat vaut mise en garde pour tout dirigeant tenté par la facilité de langage. Invoquer l'intelligence artificielle pour justifier une réduction d'effectifs, c'est fournir soi-même la qualification juridique d'une décision qu'il faudra défendre devant un comité social et économique, puis éventuellement devant un juge. Le motif économique se démontre ; le motif technologique aussi, et il se démontre plus mal.
Ce qu'un dirigeant fait de cette note
Il en fait trois choses, et aucune n'est un plan de suppression de postes.
Il cartographie les tâches, pas les postes. C'est la maille de la note, c'est la seule maille sur laquelle les chiffres veulent dire quelque chose, et c'est aussi celle qui permet de redéployer plutôt que de supprimer.
Il informe les partenaires sociaux avant d'être obligé de le faire. Un projet de transformation qui arrive au comité social et économique avec sa cartographie et son plan de reconversion se discute ; le même projet qui arrive avec un chiffre d'exposition et rien d'autre se subit.
Il inscrit la reconversion dans le projet, au même rang que l'outil et avec un budget identifié. La note du Trésor se termine sur ce point, et c'est le seul de ses appels qui s'adresse autant aux entreprises qu'à l'État : sans accompagnement, la diffusion de l'IA se paie en trajectoires individuelles.