La dépendance numérique de l'Europe se discute depuis des années comme une question de souveraineté. Le mot est juste et il n'engage personne : on peut l'approuver en comité sans que rien ne change dans le budget du trimestre suivant.
Il existe une façon plus utile de poser le problème pour un dirigeant. Elle tient en une question de gestion ordinaire : quelle part de vos dépenses informatiques est contrainte, et que devient-elle si son prix augmente de 12 % par an pendant 5 ans ?
Le chiffre qui compte n'est pas celui qu'on répète
Le cabinet Asterès a publié le 2 juin 2026, pour le Cigref, une étude sur ce que les hausses tarifaires du cloud et du logiciel coûtent à l'Europe.
Le point de départ est un ordre de grandeur : les organisations européennes dépensent environ 400 milliards d'euros par an en services de cloud et de logiciel. 83 % de ces dépenses vont à des fournisseurs américains, soit 330 milliards.
Le chiffre le plus cité, 264 milliards, désigne autre chose et mérite d'être lu correctement : c'est la part de la valeur créée par ces dépenses qui bénéficie à l'économie américaine, soit 80 % des 330 milliards. Ce n'est pas le montant des achats. La confusion entre les deux circule beaucoup, et elle affaiblit l'argument de ceux qui l'emploient.
Le chiffre vraiment neuf est ailleurs. Les prix du cloud et du logiciel ont augmenté de 8,7 % par an en moyenne sur les trois dernières années. L'étude retient une projection de 12 % par an jusqu'en 2030, soit un surcoût moyen de 140 milliards d'euros par an pour les organisations européennes, dont 93 milliards sortent définitivement de l'économie du continent.
Ce que l'étude reconnaît elle-même, et pourquoi cela la rend plus solide
Une précision d'honnêteté s'impose, et elle vient de ceux qui ont commandé l'étude.
Le délégué général du Cigref l'a dit publiquement : ces montants n'apparaissent dans aucune statistique officielle, parce que les flux financiers du cloud sont organisés de façon opaque. La première estimation reposait sur des entretiens avec six directeurs des systèmes d'information. Le volet de 2026 s'appuie sur un panel de cinquante-quatre décideurs, et l'étude signale elle-même sa limite de représentativité.
Ces chiffres sont donc des ordres de grandeur assumés, pas des mesures. Il faut les employer comme tels. Ce qui ne change rien à la seule donnée qui vous concerne directement : le rythme d'augmentation de vos propres factures, que vous pouvez vérifier vous-même en 10 minutes.
La souveraineté est un débat. L'inflation d'une dépense qu'on ne peut pas arbitrer est un problème de trésorerie. Les deux méritent une réponse, mais une seule tombe à la fin du trimestre.
Olivier Indovino, IARH Consulting
Pourquoi la hausse ne rencontre aucune résistance
Un prix monte quand le client ne peut pas partir. C'est le seul mécanisme à comprendre ici, et il se décompose en trois verrous.
Le premier est technique. Une donnée logée chez un fournisseur coûte cher à sortir, et l'application qui l'exploite a été écrite pour lui. Le coût de sortie ne figure nulle part au contrat, mais il est bien réel, et il grandit chaque année.
Le deuxième est contractuel. Les hausses portent souvent sur des fonctionnalités ajoutées sans avoir été demandées. L'intelligence artificielle intégrée dans les suites bureautiques en est l'exemple courant : elle arrive dans l'abonnement, elle en augmente le prix, et la question de savoir ce qu'elle rapporte n'est presque jamais tranchée. L'étude relève qu'un décideur informatique sur deux ne parvient pas à mesurer ce que cette IA fournie d'office lui apporte.
Le troisième est organisationnel, et c'est celui sur lequel un dirigeant peut agir. Personne, dans beaucoup d'entreprises, n'est mandaté pour dire non à une augmentation. La direction des systèmes d'information constate, la direction financière paie, la direction générale découvre au budget suivant.
Trois questions à poser au prochain comité
Quelle part de notre budget informatique est contrainte, c'est-à-dire impossible à réduire sans arrêter une activité ?
De combien a-t-elle augmenté ces trois dernières années, chez nous, sur nos factures, et non dans une étude ?
Et si elle progressait de 12 % par an jusqu'en 2030, que devrions-nous arrêter ailleurs pour la financer ?
Aucune de ces trois questions n'est technique. Aucune ne demande une position sur la souveraineté européenne. Elles demandent simplement de savoir ce que l'on signe, et ce que l'on signera encore dans 5 ans sans l'avoir décidé.
C'est l'objet d'un diagnostic dirigeant.