Dans la plupart des entreprises industrielles, l'intelligence artificielle est entrée par le bureau. Elle rédige des mémoires techniques, résume des comptes rendus de chantier, prépare des tableaux de suivi. Ces usages sont réels, ils font gagner du temps, et ils ont un défaut : ils ne touchent pas le produit.
Un mouvement plus discret est en cours, et il ne se joue pas dans les services support.
Ce que la filière ciment a décidé de chercher
L'association mondiale du ciment et du béton, qui fédère plus de quarante producteurs, consacre l'édition 2026 de son programme d'accélération aux solutions d'intelligence artificielle pour un ciment et un béton bas carbone. Le thème a été annoncé en juin lors de la semaine de l'action climatique de Londres, les candidatures se sont closes le 20 août, et vingt jeunes entreprises ont été invitées à présenter leurs travaux.
Les quatre domaines recherchés disent précisément où l'IA est attendue, et ce ne sont pas des fonctions administratives : les matériaux à faible teneur en clinker et la formulation des mélanges ; l'optimisation du four, du combustible, de l'énergie et des procédés ; le contrôle de production et la conduite semi-autonome ou autonome ; enfin la mesure, la prédiction et l'optimisation de l'empreinte carbone du produit.
Autrement dit, la filière ne cherche pas à écrire ses rapports plus vite. Elle cherche à modifier ce qu'elle fabrique et la façon dont elle le fabrique.
Pourquoi cela concerne une direction générale, et pas seulement une direction technique
La raison tient en une phrase : ces quatre domaines sont ceux sur lesquels reposent les engagements carbone déjà pris.
Une entreprise qui a annoncé une trajectoire de réduction, dans un rapport de durabilité, dans un dossier de financement ou dans une réponse à un donneur d'ordre, a désormais une question à trancher qu'elle n'avait pas en 2024. Ces engagements seront-ils tenus par les leviers classiques, substitution de combustible, efficacité énergétique, changement de mix, ou faut-il y ajouter une optimisation pilotée par la donnée ?
C'est un arbitrage d'allocation de capital, pas un choix d'outil. Il se tranche au même niveau que la décision d'investir dans un nouveau four, et il ne peut pas être délégué à une direction des systèmes d'information.
Une entreprise industrielle peut se permettre d'arriver en retard sur l'IA de ses bureaux. Sur l'IA de ses procédés, le retard se rattrape en années, parce qu'il se mesure en campagnes d'essais.
Olivier Indovino, IARH Consulting
Le chiffre qui appelle à la prudence, et il vient du programme lui-même
Il serait facile de conclure que l'IA industrielle est mûre. Les données du programme disent autre chose, et il faut les regarder.
En cinq éditions, plus de trois cents jeunes entreprises ont candidaté. Quinze ont effectivement formé un consortium avec un industriel membre pour développer leur technologie.
Ce rapport dit deux choses en même temps, et les deux sont vraies. D'abord que l'intérêt est massif et que l'offre technologique existe. Ensuite que le passage de l'idée à l'industrialisation reste rare, ce qui est le propre des procédés lourds : un four ne se met pas en essai comme on installe un logiciel, et une formulation modifiée engage une responsabilité produit sur des décennies.
Un dirigeant qui lit ce chiffre correctement n'en tire pas « il faut se précipiter », ni « ce n'est pas mûr ». Il en tire que la fenêtre d'apprentissage est ouverte maintenant, et qu'elle est longue.
Trois questions pour le prochain comité
Nos engagements carbone reposent-ils, aujourd'hui, sur des leviers que nous maîtrisons entièrement, ou y a-t-il un écart que nous espérons combler par des gains futurs non identifiés ?
Si un tel écart existe, qui est chargé d'aller regarder ce que l'optimisation par la donnée peut y apporter, avec quel budget et à quelle échéance ?
Et nos données de procédé sont-elles seulement exploitables ? Une optimisation par la donnée suppose des mesures historisées, fiables et accessibles. Beaucoup d'usines les produisent depuis des années sans les conserver dans un état utilisable. C'est souvent là que le projet s'arrête, avant même d'avoir commencé.
Cette troisième question est la moins spectaculaire et la plus déterminante. Elle se tranche en comité de direction, et c'est l'objet d'un diagnostic dirigeant.