Économie de l'IA · Tribune

Votre éditeur ne maîtrise pas son IA. Vous héritez de sa dépendance.

Couverture IARH Consulting : une salle de négociation claire, deux sièges face au dirigeant, dont un reste vide.
Visuel IARH Consulting : à la table du contrat, un fournisseur que vous n'avez jamais rencontré. Illustration générée par intelligence artificielle.

Tribune : une prise de parole signée sur une exposition rarement portée au comité de direction. L'analyse chiffrée du coût des dépendances techniques se trouve dans « Le vrai coût de l'IA ».

Vous avez négocié votre contrat de logiciel. Vous avez discuté du prix, des délais, du niveau de service, de la réversibilité peut-être. Vous êtes convaincu d'avoir un fournisseur en face de vous.

Vous en avez deux. Le second n'était pas dans la salle, il n'a rien signé, et c'est pourtant lui qui décidera de ce que votre logiciel sait faire dans 18 mois.

Trois éditeurs sur quatre ne maîtrisent pas leur propre IA

Le chiffre vient de la profession elle-même. Dans la quinzième édition du Panorama Top 250 des éditeurs de logiciels français, publiée le 6 novembre 2025 par Numeum, l'organisation professionnelle du numérique français, et le cabinet EY, à partir d'une enquête menée de mai à septembre 2025 auprès de 284 éditeurs français, 24 % seulement des éditeurs utilisent leurs propres modèles d'intelligence artificielle. Les 76 % restants s'appuient sur des solutions tierces.

Ce n'est pas un choix marginal ni une phase transitoire. La même étude mesure que 83 % des éditeurs placent l'intelligence artificielle parmi leurs trois priorités technologiques, que 61 % ont déjà intégré des fonctionnalités d'IA générative dans leurs offres, en hausse de 21 points sur 2 ans, et que 31 % prévoient de le faire d'ici 2 ans. L'industrie logicielle française a fait de l'IA le cœur de son produit, en la louant à quelqu'un d'autre.

La raison est économique et personne ne la conteste : entraîner et maintenir un modèle propre coûte davantage que ce qu'un éditeur de taille moyenne peut amortir. Le calcul est rationnel pour lui. Il ne l'est pas nécessairement pour vous.

Ce que vous achetez vraiment

Quand une entreprise de taille intermédiaire signe pour un système d'information de gestion des ressources humaines, un SIRH, pour un progiciel de gestion intégré, un ERP, ou pour un outil de gestion de la relation client, un CRM, elle croit acheter une capacité. Elle achète une chaîne.

Au bout de la chaîne, il y a votre éditeur, avec lequel vous avez un contrat, un interlocuteur commercial et un rapport de force. Derrière lui, il y a un fournisseur de modèles avec lequel vous n'avez rien : pas de contrat, pas d'interlocuteur, pas de levier. Et pourtant, c'est ce fournisseur qui fixe le prix du jeton, la disponibilité des versions, le calendrier de retrait des anciennes et les conditions d'usage des données.

Quand ce fournisseur augmente ses tarifs, votre éditeur a trois options : absorber, répercuter, ou dégrader la fonctionnalité. Il choisira rarement la première. Quand ce fournisseur retire un modèle, votre éditeur doit migrer, et les comportements de son produit changent sans que vous ayez rien demandé. Vous découvrez alors une évidence désagréable : la stabilité de votre logiciel dépend d'un contrat auquel vous n'êtes pas partie.

Illustration IARH Consulting : une dirigeante et son juriste examinent un contrat épais dont une seule clause est éclairée.
Ce qui manque au contrat coûte plus cher que ce qui s'y trouve : illustration générée par intelligence artificielle.

Ce que votre contrat ne dit probablement pas

J'ai lu un certain nombre de contrats de logiciel signés par des entreprises industrielles ces derniers mois. Le constat est régulier. La clause de sous-traitance existe presque toujours, héritée du règlement général sur la protection des données, et elle traite l'hébergement. Presque aucune ne nomme le fournisseur du modèle d'intelligence artificielle, ni ne prévoit ce qui se passe quand il change.

Quatre engagements manquent le plus souvent. L'identification nominative du ou des fournisseurs de modèles utilisés par la fonctionnalité. La localisation d'exécution de l'inférence, c'est-à-dire l'endroit physique où vos données sont traitées au moment de la requête. Un délai de notification préalable en cas de changement de modèle ou de fournisseur. Et l'engagement que vos données ne servent pas à l'entraînement d'un modèle destiné à d'autres clients.

Ces quatre points ne sont pas des raffinements juridiques. Depuis le 2 août 2026, les obligations de transparence prévues à l'article 50 du règlement européen sur l'intelligence artificielle, l'AI Act, s'appliquent. En tant que déployeur d'un système d'IA, vous devez pouvoir dire à vos collaborateurs et à vos clients ce qui est automatisé et sur quelle base. Vous ne pouvez pas tenir cette obligation sur une chaîne dont vous ignorez le dernier maillon.

Vous n'avez pas négocié avec le fournisseur qui décidera du prix et du comportement de votre logiciel. C'est pourtant sa décision qui arrivera dans votre budget.

Olivier Indovino, IARH Consulting

Trois questions à poser avant la prochaine signature

Il ne s'agit pas de renoncer aux logiciels du marché, ni d'exiger de chaque éditeur qu'il développe son propre modèle. Ce serait absurde, et le marché ne le permet pas. Il s'agit de savoir ce que l'on signe.

Première question : sur quel modèle tourne la fonctionnalité d'intelligence artificielle de ce logiciel, fourni par qui, et où l'exécution a-t-elle lieu ? Un éditeur sérieux répond en une réunion. Un éditeur qui esquive vous a déjà renseigné.

Deuxième question : que se passe-t-il, contractuellement, si ce fournisseur change ses tarifs, retire son modèle ou modifie ses conditions d'usage des données ? Le silence du contrat sur ce point signifie que le risque est chez vous.

Troisième question, la plus dérangeante : si cette fonctionnalité disparaissait dans 6 mois, quel processus de votre entreprise s'arrêterait ? La réponse mesure votre dépendance réelle, bien mieux que le montant du contrat.

Ces trois questions ne relèvent pas de la direction des systèmes d'information. Elles engagent la continuité d'exploitation, l'exposition réglementaire et la structure de coûts à 3 ans. Elles se tranchent au comité de direction, avant la signature, pas au moment où la facture change. C'est l'objet d'un cadrage de gouvernance : savoir de qui vous dépendez, et décider jusqu'où vous acceptez d'en dépendre.

Sources citées dans l'article

  • Numeum et EY, « Panorama Top 250 des éditeurs de logiciels français », 15e édition, publiée le 6 novembre 2025. Enquête menée de mai à septembre 2025 auprès de 284 éditeurs français — 24 % utilisent leurs propres modèles d'IA, 76 % s'appuient sur des solutions tierces, 83 % placent l'IA parmi leurs trois priorités, 61 % ont intégré des fonctionnalités d'IA générative : numeum.fr
  • EY, communiqué et synthèse de la même édition du Panorama Top 250 : ey.com
  • Règlement (UE) 2024/1689 sur l'intelligence artificielle (AI Act), article 50, obligations de transparence applicables depuis le 2 août 2026 : eur-lex.europa.eu

Lire aussi : « Le vrai coût de l'IA : pourquoi la baisse du prix du jeton n'allège pas votre facture »

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