Le donneur d'ordres · Épisode 8 · Tribune

502 535 offres balayées, 4 394 lues par l'IA. Pour le reste, un filtre a suffi.

Couverture IARH Consulting : un homme de dos lève les bras devant son bureau, un ordinateur portable ouvert et, posée à côté, la petite machine qui héberge le moteur.
Le jour de l'installation est la partie facile. Ce qu'un moteur local change se mesure aux traitements qu'il rend possibles, et au jour où le service distant s'arrête. Illustration générée par intelligence artificielle.

« Le donneur d'ordres », épisode 8. Une série où je raconte, domaine par domaine, ce que je délègue à l'intelligence artificielle dans mes propres entreprises, ce que cela coûte réellement, et ce que je ne déléguerai pas. L'IA exécute. Le donneur d'ordres décide. L'épisode précédent : « Je ne rédige plus ma conformité ».

Un moteur d'intelligence artificielle tourne sur ma machine. Pas dans un nuage, pas chez un éditeur : sur le disque, à deux mètres de moi. Quand je le dis à un dirigeant, la première question porte presque toujours sur la sécurité, et c'est la moins intéressante des quatre.

La bonne question n'est pas « est-ce que c'est sûr ». C'est « qu'est-ce que cela vous permet de faire que vous ne pourriez pas faire autrement ». J'ai trois réponses, et la troisième n'était pour moi qu'une hypothèse d'école jusqu'au 12 juin dernier. Mais avant les trois, il y a un arbitrage que presque personne ne pose, et qui décide de la facture : savoir ce qu'on ne confie pas du tout à une intelligence artificielle.

Traiter ce qu'on n'a pas le droit d'envoyer ailleurs

Ma règle est écrite, et elle est étroite : ce qui touche à des données client identifiables ne sort pas de la machine. Le reste va chez des services distants, parce qu'ils sont plus rapides et souvent meilleurs. Tout mon cabinet ne tourne pas en local, et prétendre l'inverse serait un argument de vente, pas une réponse.

Cette frontière est le seul argument opposable dans un questionnaire d'achat. « Vos données sont protégées » n'engage personne. « Voici ce qui reste sur ma machine, voici ce qui n'y reste pas, et voici la règle qui décide » s'audite. J'ai vérifié la première moitié plutôt que de l'affirmer : pendant que le moteur travaille, il n'ouvre aucune connexion vers l'extérieur et n'est même pas joignable depuis la pièce d'à côté. Mesure faite deux fois, avec deux instruments indépendants.

Celui qui sait dire où passe sa ligne prouve qu'il en a une. Celui qui répond que tout est protégé vous apprend surtout qu'il n'a pas eu à y réfléchir.

Savoir où ne pas mettre d'intelligence artificielle

Le 17 août, mon Observatoire des emplois de l'IA a balayé 502 535 offres d'emploi, soit l'intégralité du stock ouvert créé depuis janvier. Aucun modèle de langue n'en a lu une seule. Le tri a été fait par un filtre de motifs, quelques lignes de code qui ne coûtent que des minutes de machine. Il en est resté 4 394 annonces, et ce sont celles-là, et elles seules, qui ont été soumises au moteur local pour être classées en familles de métiers.

Une annonce retenue sur cent quatorze. Si j'avais confié le demi-million au moteur, la passe aurait demandé des semaines de calcul pour un résultat identique, puisque cent treize fois sur cent quatorze la réponse était « hors sujet ». Le tri grossier ne demande pas d'intelligence, il demande un critère.

C'est la décision que je vois le plus mal prise en entreprise, et elle se prend avant l'achat. On vend de l'intelligence artificielle sur toute la chaîne, du premier tri jusqu'à la synthèse, alors que le premier tri est presque toujours un problème de critère et non de jugement. Placer la frontière trop haut coûte une fortune en calcul et en temps pour un résultat que dix lignes de code auraient donné. La placer trop bas fait passer à côté de ce qui demandait vraiment une lecture. C'est un arbitrage de dirigeant, pas un réglage d'ingénieur.

Ce qui a réellement occupé le moteur, c'est le travail de jugement : lire 4 394 annonces et les ranger par famille de métier. Un travail que je n'ai pas confié à un service distant, parce que ce corpus est la matière première de mon Observatoire et qu'il ne se dépose nulle part.

Se faire piloter par une autre intelligence artificielle

Le moteur local ne travaille pas seul, et c'est le point que l'on comprend le plus tard. Il est commandé par un système distant qui découpe le travail, lui envoie les lots, contrôle ce qui revient et reprend la main quand une lecture est douteuse. Le moteur de la maison exécute ; l'orchestration reste dehors.

Pour celui qui travaille, la conséquence est très concrète : on ne change pas d'outil. On reste dans l'assistant dont on a l'habitude, et c'est lui qui va chercher le moteur de la maison quand le travail l'exige. Aucune seconde interface à apprendre, aucune routine à défaire, aucun aller-retour entre deux fenêtres. C'est peu de chose sur le papier, et c'est très souvent ce qui décide qu'un dispositif soit employé ou contourné.

Pour une direction générale, cette répartition est la vraie décision. Elle ne porte pas sur le choix d'un outil, elle porte sur une architecture : ce qui est lourd et ce qui est sensible rentrent à la maison, ce qui demande du jugement et de la coordination reste chez un fournisseur qu'on peut changer. Les deux moitiés sont remplaçables séparément. C'est exactement ce qu'on demande d'une infrastructure, et ce qu'un contrat unique avec un éditeur ne donne jamais.

Continuer à travailler quand quelqu'un d'autre décide de vous couper

Le 12 juin 2026 à 17 h 21, heure de la côte est, Anthropic a reçu une directive de contrôle à l'export du gouvernement américain. Elle interdisait l'accès à ses deux modèles les plus puissants, Fable 5 et Mythos 5, à tout ressortissant étranger, à l'intérieur comme à l'extérieur des États-Unis, y compris aux propres salariés étrangers de l'entreprise. Faute de pouvoir vérifier la nationalité de ses utilisateurs en temps réel, l'éditeur a coupé les deux modèles pour la totalité de ses clients, américains compris. Fable 5 avait été ouvert au public 3 jours plus tôt.

L'accès a été rétabli le 1er juillet, les contrôles ayant été levés la veille. 19 jours. C'est court pour une actualité, et c'est long pour une exploitation qui a industrialisé un traitement.

Ce qu'il faut en retenir n'est ni le motif invoqué ni la polémique qui a suivi. C'est ceci : la disponibilité de votre fournisseur ne dépend ni de votre contrat, ni de sa volonté, mais d'un tiers qui ne vous doit rien et ne vous préviendra pas. Aucune clause de service n'aurait protégé un client européen ce jour-là. La seule chose qui aurait continué de tourner, c'est ce qui était installé chez lui.

Je ne prétends pas qu'un moteur local remplace ces modèles. Il ne les remplace pas, il est nettement moins capable. Mais entre une chaîne qui s'arrête et une chaîne qui fonctionne moins bien, une direction générale sait laquelle elle préfère expliquer à son comité.

Illustration IARH Consulting : une grande caisse de bois ouverte, remplie de calage, avec au fond un très petit boîtier noir.
L'emballage n'a pas la taille de ce qu'il contient. Les modèles récents sont plus capables et plus petits à installer : mon parc est passé de 63 gigaoctets à vingt et un. C'est en fonctionnement, pas à l'installation, que le coût réapparaît. Illustration générée par intelligence artificielle.

Ce que ça coûte, sans arrondir

Une précision d'abord, parce qu'elle est contre-intuitive : les modèles récents sont à la fois plus capables et plus petits à installer. Mon parc est passé de 63 gigaoctets à vingt et un en renouvelant les modèles, sans rien perdre en qualité. Mais la taille d'installation n'est pas le coût d'usage, et c'est là que le raisonnement se retourne.

Premier poste, et il se décide avant tous les autres : la machine. Un moteur local ne s'ajoute pas à un ordinateur acheté pour la bureautique. Le mien dispose de 64 gigaoctets de mémoire vive, et ce n'est pas du confort : mon modèle principal en occupe trente-trois à lui seul, soit la moitié de la machine réservée à un seul programme. Sous-dimensionner le poste revient à payer une capacité dont on ne pourra pas se servir.

Deuxième poste, celui qu'on découvre en marchant : il ne faut pas un moteur, il en faut plusieurs. J'en ai trois, de tailles très différentes, parce qu'ils ne font pas le même métier. Un grand modèle de 17 gigaoctets pour la lecture fine, quand la qualité du jugement prime. Un petit, de 3 gigaoctets et demi, pour le travail de masse, où l'on veut de la vitesse et de la constance plutôt que de la nuance. Et un troisième, plus petit encore, qui ne rédige rien : il sert à la recherche par similarité, celle qui rapproche deux textes disant la même chose avec des mots différents. Il est installé, pas encore employé. Générer des images serait un quatrième métier.

Ce partage est écrit chez moi : le grand pour le jugement et la rédaction, le petit pour le tri et la classification. Il n'est pas encore tenu : la passe qui porte l'Observatoire a été faite avec le grand, là où ma propre règle appelait le petit.

La conséquence pour une direction est simple à formuler et rarement anticipée : on ne choisit pas « une IA locale », on compose un parc en fonction des travaux qu'on veut lui confier. Un moteur unique sera soit trop lourd pour le volume, soit trop faible pour l'analyse, et le plus souvent les deux à la fois.

Troisième poste, le moins visible et le plus durable : ce n'est pas un achat, c'est une installation qui s'entretient. Chez moi, les moteurs sont servis par Ollama, et les outils qui les entourent tournent dans des conteneurs Docker : l'interface de dialogue, l'automatisation des traitements. Il faut mettre à jour régulièrement, les modèles comme les conteneurs, faute de quoi on se retrouve au bout de 6 mois devant une installation figée que plus personne n'ose toucher. C'est une charge modeste, mais elle est réelle, et elle ne figure sur aucun devis.

Un moteur local est donc encombrant et exigeant. C'est pour cela qu'il ne se justifie pas partout.

Les deux questions à porter en comité

La première : quelle part de votre travail réel exige ce niveau de protection ? Cette part ne se déduit pas d'une politique de sécurité, elle se mesure, poste par poste, sur ce qui circule vraiment. Une direction qui finance une infrastructure souveraine sans avoir fait cette mesure vérifie ce qui est facile à vérifier plutôt que ce qui décide de la valeur de son investissement.

La seconde : que devient votre exploitation le jour où votre fournisseur s'arrête, sans préavis, pour une raison qui ne vous concerne pas ? Depuis le 12 juin, cette question n'est plus une hypothèse d'école. Elle a une date.

Sources citées dans l'article

  • Anthropic, communiqué du 12 juin 2026 sur la directive de contrôle à l'export du gouvernement américain et la suspension de l'accès à Fable 5 et Mythos 5 pour l'ensemble des clients : anthropic.com/news/fable-mythos-access
  • Anthropic, communiqué daté du 1er juillet 2026, qui annonce la levée des contrôles à l'export (« as of today, June 30 ») et le rétablissement de l'accès : anthropic.com/news/redeploying-fable-5
  • Volume du corpus et date du balayage (502 535 offres au 17 août 2026, 4 394 annonces après dédoublonnage et sélection) : Observatoire des emplois de l'IA, IARH Consulting.

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