Quand on mesure l'adoption de l'intelligence artificielle dans un secteur, on publie en général un chiffre unique : la part d'entreprises qui l'utilisent. Ce chiffre monte partout, et il rassure partout.
Il ne dit à peu près rien. La question utile n'est pas de savoir qui a essayé, mais qui s'en sert encore 6 mois plus tard.
Deux chiffres qui ne racontent pas la même histoire
La Royal Institution of Chartered Surveyors a publié le 18 août 2026 un rapport fondé sur plus de trois mille cent réponses de professionnels de la construction et de l'immobilier commercial dans le monde.
Premier chiffre, celui qui circule : environ deux tiers des professionnels de la construction déclarent utiliser l'IA sous une forme ou une autre, contre un peu plus de la moitié un an plus tôt. La part d'organisations qui n'en font aucun usage a reculé de plus d'un tiers en 12 mois. Le mouvement est réel.
Second chiffre, celui qui ne circule pas : l'usage régulier dans des processus identifiés atteint 19 %, contre 12 % l'an dernier. L'intégration large sur plusieurs processus reste de l'ordre de 4 %, et l'intégration complète à l'échelle de l'organisation concerne moins de 1 % des répondants.
Entre les deux tiers et les 19 %, il y a l'espace où vivent les projets qui n'ont jamais abouti. 39 % des organisations du secteur sont au stade du pilote initial.
La comparaison qui désigne le vrai problème
Le même rapport mesure l'immobilier commercial avec les mêmes questions. La comparaison est instructive, parce qu'elle élimine l'explication habituelle.
Les deux secteurs lancent exactement la même proportion de pilotes : 39 % des organisations, de part et d'autre. En revanche, l'immobilier commercial atteint 29 % d'usage régulier, contre 19 % dans la construction.
Autrement dit, la construction n'expérimente pas moins. Elle transforme moins. À taux d'essai identique, elle obtient un tiers de résultats en moins.
L'argument du retard culturel ne tient donc pas. Ce n'est pas la curiosité qui manque, ni le budget : 37 % des répondants de la construction prévoient d'augmenter leur investissement dans les 12 mois, contre 30 % l'an dernier. Le secteur essaie, le secteur paie, et le secteur n'arrive pas à faire passer ce qu'il a essayé dans le travail ordinaire.
Un pilote qui ne devient pas une pratique n'est pas une étape vers l'adoption. C'est une dépense qui a produit une conviction et rien d'autre.
Olivier Indovino, IARH Consulting
Pourquoi le passage à l'usage courant échoue
Trois causes reviennent, et aucune n'est technique.
La première est que le pilote est confié à qui en a envie, pas à qui devra l'utiliser. Un outil éprouvé par un bureau d'études volontaire ne dit rien de ce qui se passera sur un chantier, avec un conducteur de travaux qui a déjà quatre applications ouvertes.
La deuxième est que personne n'a défini à l'avance ce qui déclencherait la généralisation. Un pilote sans critère de sortie ne se termine jamais : il s'essouffle. Et quand on demande 6 mois plus tard pourquoi il n'a pas été étendu, la réponse la plus fréquente est qu'on n'a jamais tranché.
La troisième est que le nouvel outil s'ajoute au lieu de remplacer. Tant que l'ancien circuit reste ouvert, les équipes continuent de l'emprunter, et l'outil nouveau devient une charge de plus.
La question de la règle sectorielle, et elle est sérieuse
Un dernier chiffre mérite l'attention des dirigeants du secteur. La RICS a mis en vigueur en mars 2026 une norme sur l'usage responsable de l'intelligence artificielle dans la pratique professionnelle. 6 mois plus tard, 26 % des répondants de la construction en ignorent l'existence, et 43 % déclarent ne pas s'y conformer.
Pour une entreprise qui répond à des appels d'offres, publics ou privés, cette donnée a une conséquence pratique. Une norme sectorielle en vigueur devient très vite une clause de cahier des charges. Ceux qui ne peuvent pas dire comment ils l'appliquent ne perdront pas un procès : ils perdront des consultations, sans savoir pourquoi.
Ce qu'un dirigeant peut décider cette semaine
Regardez la liste de vos essais en cours et posez sur chacun une seule question : qu'est-ce qui, précisément, déclencherait sa généralisation, et qui le décide ?
Les essais qui n'ont pas de réponse à cette question ne sont pas des projets. Ce sont des démonstrations qui se prolongent. Les arrêter libère du temps et de l'argent pour ceux qui en ont une.
C'est un travail d'arbitrage, pas de technologie, et c'est l'objet d'un diagnostic dirigeant.